Histoire, ethnologie et symbolique d’ un geste « total »
Symbolique du signe de la croix
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Comme nous l'avons déjà souligné, l'attribution d'une valeur symbolique élaborée aux gestes religieux est le plus souvent seconde. Sont premières les pratiques fonctionnelles issues de la vie de l'Eglise, habituellement reprises dans leur forme de manières de faire et de traditions antérieures ou cherchant à s'y substituer. Différents cas peuvent évidemment se présenter, mais ce n'est d'ordinaire que dans un deuxième temps qu'on a essayé de greffer sur ces pratiques des significations plus ou moins pertinentes. Si celles-ci sont bien adaptées, elles peuvent présenter un réel intérêt au plan pédagogique et catéchétique, puisqu'elles donnent sens aux choses et permettent d'illustrer concrètement les grandes vérités de la foi en les inscrivant dans le corps. Prenons quelques exemples qui ne prétendent aucunement épuiser un domaine foisonnant qui autorise à l'infini de nouvelles inventions et trouvailles.
1. Le mouvement vertical du haut vers le bas
Si partout on trace le signe de croix du haut vers le bas, c'est, a-t-on dit, parce que le Fils est engendré par le Père qui est "plus grand" que lui et qu'il est "descendu" du ciel sur terre pour le salut du monde. Le mouvement vertical de haut en bas marque donc l'irruption du Divin dans l'histoire et la condition des hommes, les liens du Créateur aux créatures, l'abnégation, la "kénose" divines.
Allusion a été faite aussi au geste créateur originel quand Dieu a séparé la lumière (placée à droite) et les ténèbres (à gauche).
D'un point de vue plus anthropologique, on dira que ce qui se forme dans la tête au plan des idées et du verbe ne devient fécond qu'en descendant dans le "coeur" et les "entrailles", qu'en étant intégré par toute la personne. Le mouvement du front à la poitrine indiquerait donc la nécessité de tout ramener au centre intérieur de l'être, à son milieu, à ses profondeurs, là où germe la vie, où le Royaume de Dieu est déjà présent, où s'articulent l'un sur l'autre l'humain et le divin, en ce "coeur" dont la Bible parle si abondamment :
"Je dors, mais mon coeur veille" (Cantique des Cantiques) ; "écris mes préceptes sur la table de ton coeur" (Proverbes) ; "tu as éprouvé mon coeur, tu l'as visité la nuit, tu m'as mis dans le creuset et tu ne trouves rien" (psaume 17) ; "ô Dieu, crée en moi un coeur pur ; restaure dans ma poitrine un esprit ferme" (psaume 51) ; "tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur" (Deutéronome) :"Dieu a envoyé en nos coeurs l'Esprit de son Fils qui crie : abba, père" (Epître aux Galates). Etc.
On trouve chez saint Maxime le Confesseur au VIIe siècle une idée reprise sans doute des stoïciens selon laquelle il est bon que l'intelligence soit "froide", alors que le coeur doit être "chaud". Le mouvement vertical de la main dans le signe de croix rappellerait cela : ce qui est produit dans la tête doit être "réchauffé" dans le coeur pour devenir fécond. Or trois types de constitutions intimes de la personne s'opposent à un tel processus : -
- il y a ceux dont l'intelligence et le coeur sont chauds : ce sont les idéalistes confus, pleins d'élan, mais inefficaces ; - il y a ceux dont l'intelligence et le coeur sont froids : ils savent analyser avec finesse, sont prudents, mais se montrent indifférents et glacent les autres ;
- il y a enfin ceux dont l'intelligence est chaude mais le coeur froid : ce sont les idéologues qui savent séduire par leurs idées, mais ne reculent devant aucune cruauté quand il s’agit de les mettre en pratique.
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Voici comment j'ai entendu un évêque orthodoxe présenter les choses :
"On commence par une connaissance mentale, intellectuelle ; on analyse, on dissèque froidement. Mais si cette pensée ne descend pas dans le coeur, donc ne s'abaisse pas, ne se dépouille pas pour y être broyée, elle reste extérieure, sans effet de transformation. "Si le grain ne meurt, il ne peut porter du fruit." Ce n'est qu'une fois qu'il a passé par une mort qu'il peut ressusciter et devenir fécond... Ce qui se passe en l'homme suit ainsi le mouvement du Verbe éternel qui vient du Père, s'incarne, meurt, ressuscite et envoie l'Esprit sous forme de langues de feu pour susciter la naissance d'une créature nouvelle... Il convient donc d'éviter deux attitudes, celle qui consiste à rester au niveau de la pure connaissance, et celle qui consiste à vouloir agir sans connaissance."
Des trois croix tracées avant la lecture de l'Evangile sur le front, la bouche et la poitrine on a dit qu'elles évoquaient la parole de Dieu qui doit tomber dans la "terre" de notre corps et de notre coeur pour pouvoir y germer.
En Occident on s'est souvent complu dans des images de type naturaliste. Ainsi le catéchisme portugais du bienheureux Barthélémy des Martyrs, de la fin du XVIe siècle, enseigne-t-il à l'enfant à porter la main bien en dessous de la poitrine parce que, par son incarnation, Jésus est descendu dans le sein de la Vierge Marie.
2. Le mouvement horizontal : droite-gauche, gauche-droite
Si la verticalité indique la dimension en profondeur, l'horizontalité signifie extension, déploiement, élargissement, propagation, dilatation, développement, mise en oeuvre de la volonté, action, ouverture aux autres. Il est donc normal qu'elle soit liée à l'Esprit-Saint qui "remplit tout l'univers". Après le premier commandement: "tu aimeras le Seigneur ton Dieu", vient le second : "tu aimeras ton prochain comme toi-même." Les idéaux d'égalité et de fraternité ont besoin d'être fondés sur une transcendance. L'horizontalité est seconde. Parler et agir avant d'avoir mûri dans son coeur une impulsion venue d'en haut conduit à un activisme stérile malgré ses bonnes intentions.
On trouve aussi l'idée selon laquelle le mouvement horizontal correspond au geste du Dieu créateur séparant les eaux d'en haut des eaux d'en bas, après avoir séparé verticalement lumière et ténèbres.
La première question qui se pose est de savoir pourquoi, en bénissant, le prêtre va toujours et partout de gauche à droite. Voici l'explication que j'ai entendue dans la bouche d'un liturgiste orthodoxe :
"Tourné vers le peuple, le célébrant voit face à lui la divine Trinité, où le Fils est assis à la droite du Père selon ce qui est écrit dans le psaume 110 : "Le Seigneur dit à mon Seigneur : siège à ma droite." Or bénir, c'est en quelque sorte poser la puissance de la Trinité sur les fidèles. Le geste commence donc au milieu, lieu du Père, puis va vers le Fils, à la droite du Père, donc sur la gauche du célébrant et sur la droite des fidèles... Il faut ainsi tenir compte de trois plans distincts mais articulés : celui de la Trinité, en face d'elle celui du prêtre, et en face de lui celui des fidèles."
La symbolique gauche-droite s'est révélée la plus riche en réflexions en tout genre. Elle prend son origine dans la manière dont l'homme est latéralisé. Dans l'Antiquité méditerranéenne autant que sémitique, mais aussi bien au delà dans l'espace et le temps,
- la droite renvoie à ce qui est fort, bon, honorable, légal, divin, masculin, juste, puissant, pur, de bon augure, - et la gauche à ce qui est faible, maladroit, tendre, délicat, impressionnable, féminin, souillé, démoniaque, de mauvais augure.
Ainsi voit-on Pline l'Ancien ou Macrobe appliquer en matière de médecine l'idée que le côté droit est supérieur en force. Aux divinités célestes on ne pouvait présenter des offrandes que de la main droite. Un principe constant régissait les comportements selon lequel ce qui doit finir heureusement doit commencer du côté droit. Il était de mauvais augure d'enfiler d'abord la chaussure gauche et de quitter la maison du pied gauche. A l'entrée d'une salle à manger où de nombreux invités étaient conviés, un esclave se tenait à la porte disant à chaque arrivée : dextro pede, "entrez du pied droit". Les marches pour entrer dans un temple ou monter à un autel devaient être en nombre impair afin d'arriver en haut du même pied droit avec lequel on a démarré la montée.
La Bible abonde en indications autour de ce thème. "Ma main a fondé la terre et ma droite a tendu les cieux» (Isaïe, 48, 13). "La droite du Seigneur a montré sa force, la droite du Seigneur m'a exalté" (psaume 117). "Le coeur du sage est à sa droite, le caeur de l'insensé à sa gauche" (Ecclésiaste 10, 2). En Jean (21, 6), Jésus demande après sa résurrection à ses disciples de jeter le filet sur le côté droit de leur barque qui apparaît ainsi comme bénéfique puisqu'il permet une capture exceptionnelle. A son retour glorieux, le Christ opérera un tri parmi les hommes comme le berger sépare les brebis des boucs : les uns il les placera à sa droite en les bénissant, les autres à sa gauche en les maudissant (Mat 25, 33). Le bon larron a toujours été représenté à la droite du Christ en croix, et le mauvais à sa gauche. On a vu une opposition entre geste de tendresse et geste de puissance dans le vers répétitif du Cantique des Cantiques : "Sa main gauche soutient ma tête et sa droite m'étreint" (2, 6 ; 8, 3). Aux Esséniens il était interdit de cracher à droite. Etc.
Il y a là, selon la tradition ancienne, une des clés majeures des rites chrétiens. Aux yeux de saint Augustin, la droite convient pour tout ce qui relève de la vie éternelle, alors que la gauche convient à ce qui a trait à l'existence temporelle. Il n'est jamais venu à l'idée de personne de préconiser que le signe de croix soit tracé de la main gauche. Quand un rite doit être accompli d'une seule main (bénédiction, aspersion, onction, présentation d'offrandes, distribution de la communion, etc.), il l'est nécessairement avec la droite. Quand les deux côtés du corps doivent être pris en compte (p. ex. pour l'onction des malades), on commence par la droite. Selon Cyrille de Jérusalem, le fidèle reçoit le corps du Christ sur sa main droite, la gauche formant un soutien, un "trône" pour celle-ci. Quand le célébrant doit tourner sur lui-même, il doit le faire du côté droit. De même, quand il tourne autour d'un objet, tel un autel pour l'encenser, celui-ci doit se trouver à sa droite. Dans la mesure où l'on avait l'habitude de prier en direction de l'Orient et où les édifices cultuels étaient orientés en conséquence, le Sud (chaud, lumineux) s'identifiait à la droite et le Nord (froid, ténébreux) à la gauche. Et, selon l'ordonnancement traditionnel des églises, les femmes se tiennent à gauche et les hommes à droite. Le microcosme humain donnait ainsi son sens au grand cosmos. Ces quelques données permettent de comprendre l'importance qu'a prise l'opposition droite-gauche en matière de symbolique.
a. De droite à gauche
Si le geste d'autobénédiction des fidèles tracé sur euxmêmes de droite à gauche en suivant le mouvement du célébrant en miroir en est probablement la forme la plus ancienne, elle est justifiée en ces termes par le pape Innocent III :
"Le signe de croix est tracé de haut en bas et ensuite coupé de droite à gauche, parce que Jésus-Christ est descendu du ciel sur la terre et a passé des Juifs aux Gentils."
Guy de Bayso, canoniste médiéval surnommé l'Archidiacre, écrit dans sa Glose sur le décret de Gratien :
"Quoique certains fassent le contraire, il faut, lorsqu'on retrace la représentation du crucifiement du Christ in fronte, achever la croix sur la gauche : car ils crucifièrent la main droite du Seigneur avant sa main gauche..., ce que l'on peut conclure de ce que, lorsqu'un homme est saisi par son ennemi, celui-ci, sachant qu'il est plus fort de la main droite que de la main gauche, en saisit d'abord et en lie la main droite,"
ce qui nous ramène à une explication d'ordre purement naturaliste (cf. chap. VI).
Une interprétation courante dans les milieux orthodoxes dit ceci : la droite symbolise la justice et la gauche la miséricorde ; or la seconde doit toujours l'emporter sur la première en dernière instance. On pourrait longuement faire appel ici à des schémas familiers à la Kabbale en rapport avec l'Arbre des Séphiroth, mais cela dépasserait le cadre de cette étude. Voici deux avis recueillis dans les milieux de l'orthodoxie occidentale :
"Pourquoi commence-t-on à droite pour aller vers la gauche ? Cela vient de loin. Le Cantique des Cantiques, par exemple, oppose la main qui soutient la tête à la main qui étreint. La main droite, c'est la main de la possession, celle qui tient l'épée, celle qui représente le côté rigoureux et fort. La main gauche, c'est la main pour embrasser, celle qui représente le côté "faible", tendre, le côté du coeur... En allant de la droite, côté de la justice, vers la gauche, côté du coeur, de la miséricorde, on confesse de cette manière qu'il y a en Dieu toute justice et toute miséricorde, mais qu'en lui la miséricorde a toujours le dernier mot sur la justice..."
Et voici le second avis :
"La droite représente la justice, la droiture, l'équité, la gauche par contre la miséricorde, condescendance, le pardon, l'irrégulier, le péjoratif, le négatif, le "sinistre". La croix russe comporte une troisième barre, placée en bas, montant à droite du Christ et descendant à sa gauche. Elle représente, à droite, le salut parce qu'on est juste, et à gauche le salut parce qu'on est pardonné. Les justes placés à droite au jugement dernier entreront au paradis selon la justice, et les pécheurs placés à gauche y entreront selon la miséricorde.
Celui qui n'a pas dépassé la justice, objet de tout un pathos à notre époque, ne peut connaître la miséricorde de Dieu, qui est folie pour l'homme de justice. Il nous faut donc commencer par la justice, la rectitude, et finir par la compassion et le pardon. Si nous faisons l'inverse, c'est-à-dire si nous allons d'abord à gauche, nous aboutissons à une religion de justice qui, l'histoire le montre, mène à la violence, à la lutte des classes, à l'enfer sur terre... La gauche est proche du coeur. Elle est toujours un peu hors des règles et incite au pardon."
Jean Biès fait état d'une interprétation selon laquelle le déplacement de la droite vers la gauche imite l'éclair de la fin des temps qui part de l'Orient vers l'Occident (p. 47).
Il est aussi une explication
tirée par Th. Ohm du folklore hellène : les Grecs
ayant de tout temps regardé comme de mauvais augure de commencer un mouvement du pied ou de la main
gauches, ils auraient transposé cela sur le signe de croix.
b. De gauche à droite
Le mouvement de gauche à droite, quant à lui, a été expliqué comme représentant le passage de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière, de l'enfer au paradis, du péché à l'innocence, de la perdition au salut, etc. Nous trouvons cela également chez Innocent III :
"Certains font le signe de la croix de gauche à droite parce que nous devons passer de la misère à la gloire, tout comme le Christ a passé de la mort à la vie et du séjour des ténèbres au paradis."
Et chez Luc de Tuy :
"Lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ, pour racheter le genre humain, bénit miséricordieusement le monde, il vint à nous du Père, il vint dans le monde, il descendit, à gauche pour ainsi dire, aux enfers, et montant aux cieux, il est assis à la droite de Dieu. Or voilà, précisément, ce que tout fidèle chrétien semble retracer lorsqu'il marque sa face du signe de la croix."
Dans le catéchisme portugais de Barthélémy des Martyrs on lit :
(Après son incarnation), "Jésus-Christ est descendu aux enfers, représentés par l'épaule gauche, pour délivrer les pécheurs ; enfin il est monté aux cieux pour les rétablir avec lui-même à la droite du Père, raison pour laquelle le signe de la croix se termine sur l'épaule droite."
En Angleterre, les religieuses de sainte Brigitte étaient exhortées en ces termes :
"Pour faire le signe de la croix, vous commencez par porter votre main à votre front, puis l'abaissez ensuite au côté gauche et enfin au côté droit, en témoignage et croyance que Notre Seigneur Jésus-Christ est descendu du chef, c'est-à-dire du Père, sur la terre par sa sainte incarnation, puis de la terre sur le côté gauche, c'est-à-dire aux enfers, par sa douloureuse Passion, et de là est allé à la droite de son Père par sa glorieuse Ascen sion" (cité par H. Thurston).
Des psychologues s'occupant de symbolique de l'espace ont montré intuitivement qu'en notre civilisation, aller de gauche à droite, c'est aller dans le sens du soleil, des aiguilles des montres ou de l'écriture latine. C'est donc suivre le mouvement général, aller dans le sens de l'histoire et du progrès, du dedans au dehors, de la mère au père, du passé à l'avenir, de la sécurité à l'aventure. Par contre, aller de droite à gauche a un côté plus régressif et plus introversif : c'est nager à contre-courant, revenir en arrière, au passé, aux origines, à la mère ; c'est aller de l'extérieur à l'intérieur, de la réalité à son principe, de l'effet à la cause. Vus sous cet angle, le geste "latin" et le geste "grec" acquièrent une tonalité tout à fait différente.
à suivre...


